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Villes, climat et inégalités – Précarité énergétique : un déterminant négligé de la santé et de la résilience climatique au Canada

Mylène Riva, Professeure agrégée, Dépatement de géopgraphie, Université McGill

Introduction

L’énergie est essentielle pour répondre à nos besoins fondamentaux et constitue une condition préalable à une bonne santé (Organisation mondiale de la santé, 2018). Au Canada, le chauffage des maisons pendant les mois d’hiver et la climatisation pendant les vagues de chaleur peuvent être une question de vie ou de mort. La surmortalité pendant les vagues de chaleur est bien documentée dans le contexte canadien (BC Coroners Service, 2022; Lamothe et coll., 2019; Lebel et coll., 2019). Selon les scénarios climatiques probables, ce phénomène devrait s’aggraver au cours des prochaines décennies en raison de l’augmentation des températures estivales et du nombre de vagues de chaleur. 

Le Canada est l’un des plus grands producteurs d’énergie au monde. Pourtant, certains ménages canadiens ne peuvent pas atteindre des niveaux de services énergétiques domestiques leur permettant de répondre à leurs besoins, de maintenir des températures saines dans leur demeure et de vivre dans la dignité – une situation connue sous le nom de précarité énergétique (Bouzarovski et Petrova, 2015; Simcock et Mullen, 2016; Thomson et coll., 2017a). En effet, selon l’indicateur utilisé, entre 6% et 19% des ménages canadiens sont confrontés à la précarité énergétique (Riva et coll., 2021). La prévalence de la précarité énergétique varie socialement et géographiquement : les ménages composés d’une seule personne et ceux composés de personnes âgées, les ménages ayant un statut socioéconomique inférieur, les locataires et les personnes qui vivent dans des logements nécessitant des réparations importantes sont plus exposés au risque de précarité énergétique (Das et coll., 2022; Riva et coll., 2021). Bon nombre de ces mêmes groupes sont également plus susceptibles de souffrir des effets des changements climatiques sur la santé (Ebi et al., 2021; Kim et al., 2020; Orlando et al., 2021). 

Dans ce contexte, la précarité énergétique doit devenir une question prioritaire. Les phénomènes météorologiques extrêmes tels que les tempêtes, les inondations et les vagues de chaleur peuvent compromettre l’accès des ménages à l’énergie et leur utilisation de celle-ci. Les résultats de notre étude publiée dans la Revue canadienne de santé publique, qui s’appuie sur les données d’une enquête représentative de la population pancanadienne, montrent que la précarité énergétique est significativement associée à une moins bonne santé générale et mentale selon l’autoévaluation des personnes interrogées (Riva et coll., 2023). 

Revue de littérature

La précarité énergétique est un phénomène complexe et multidimensionnel influencée par une série de facteurs, notamment : le revenu du ménage, les habitudes et besoins des membres du ménage; le type, l’état et le degré d’efficacité énergétique du logement; les facteurs économiques et politiques tels que les tarifs de l’énergie, les sources d’énergie disponibles et la gouvernance; et les aléas climatiques qui peuvent accroître les besoins en énergie ou compromettre leur satisfaction (Bouzarovski et coll., 2021; Hernandez, 2016; Middlemiss, 2019). Des études menées ailleurs dans le monde démontrent que l’exposition à la précarité énergétique, en particulier dans le contexte de températures intérieures froides, peut avoir un impact sur les systèmes cardiovasculaire et respiratoire, exacerber certaines maladies chroniques et compromettre la santé mentale et le bien-être (Ballesteros-Arjona et coll., 2022; Liddell et Morris, 2010; Marmot Review Team, 2011; O’Sullivan, 2019; Organisation mondiale de la santé, 2018).

Une étude comparative portant sur 32 pays européens a révélé que, dans la plupart de ces pays, les adultes vivant dans des ménages n’ayant pas les moyens de se chauffer convenablement déclarent avoir une santé médiocre, un bien-être émotionnel fragile et davantage de symptômes dépressifs (Thomson et coll., 2017b). Parmi les 20 pays où une association statistiquement significative a été observée, les probabilités de mauvaise santé induite par la précarité énergétique allaient de 1,63 à 2,80. En Australie, une enquête par panel a démontré une forte association négative entre la précarité énergétique et la santé autoévaluée dans l’ensemble de l’échantillon (Churchill et Smyth, 2021), ainsi que des effets variables selon les groupes démographiques. D’autres études ont fait état d’inégalités dans les effets de la précarité énergétique sur la santé entre les différents groupes de population (Bosch et coll., 2019; Lacroix et Chaton, 2015; Mohan, 2022; Oliveras et coll., 2020; Oliveras et coll., 2021).

Les implications de la précarité énergétique pendant les vagues de chaleur sont de plus en plus reconnues (Jessel et coll., 2019; O’Sullivan et Chisholm, 2020; Sanchez-Guevara et coll., 2019; Thomson et coll., 2019). Dans l’étude par panel australienne, les résultats indiquent un effet négatif plus prononcé de la précarité énergétique sur la perception de l’état de santé général pendant les mois d’été et dans les États les plus chauds (Churchill et Smyth, 2021). De plus, si l’accès à la climatisation est associé à une réduction de la mortalité et des hospitalisations (Sera et coll., 2020), cet accès varie toutefois selon les caractéristiques sociales des ménages (Quick et Tjepkema, 2023).

Il est nécessaire de réunir davantage de données robustes sur la précarité énergétique et son influence sur la santé des ménages canadiens afin d’orienter les mesures d’adaptation et d’atténuation ainsi que les interventions d’urgence pour assurer la santé de la population. Dans cette optique, l’étude de Riva et ses collègues présente, pour la première fois dans le contexte canadien, les risques sanitaires associés à l’exposition à la précarité énergétique dans un échantillon représentatif d’adultes (18 ans et plus) (Riva et coll., 2023).

Méthodologie

L’accès aux microdonnées de l’Enquête canadienne sur le logement (ECL) de 2018 et au Fichier administratif principal du revenu personnel (FAPRP) correspondant a été obtenu auprès de Statistique Canada (Statistique Canada, 2018). Les deux ensembles de données ont été jumelées afin d’obtenir des informations sur les revenus des répondants de l’ECL (avec le consentement des répondants). Des analyses ont ainsi été menées sur un échantillon de plus de 65 000 ménages résidant dans les 10 provinces, pondéré pour représenter plus de 14 millions de ménages canadiens.

Les répondants de l’enquête ont évalué et rapporté leur état de santé général et mental. Ceux qui ont déclaré que leur santé générale ou mentale était excellente, très bonne ou bonne ont été comparés à ceux qui ont déclaré que leur santé était passable ou mauvaise. Dans l’ECL, les participants ont déclaré leurs paiements annuels pour l’électricité ainsi que le mazout, gaz naturel, charbon, bois ou autres combustibles. La précarité énergétique a été mesurée à l’aide d’un indicateur de « part élevée du revenu consacrée à l’énergie », selon lequel un ménage est considéré comme étant en situation de précarité énergétique si sa part de dépenses énergétique par rapport à son revenu net (après déduction de l’impôt sur le revenu et des frais de logement tels que le loyer ou l’hypothèque) est plus de deux fois supérieure à la médiane nationale (c.-à-d. plus de 6 %; ci-après >2M). Les répondants ont fait part de leur satisfaction quant à l’efficacité énergétique de leur logement et à leur capacité à maintenir une température confortable en hiver et en été.

Des régressions logistiques ont modélisé l’association entre les indicateurs de précarité énergétique et l’état de santé (en tenant compte des variables de confusion potentielles). Les analyses ont été effectuées au Centre de données de recherche McGill-Concordia (CDR), un environnement physique sécurisé mis à la disposition des chercheurs et chercheuses accrédités pour accéder à des microdonnées anonymes à des fins de recherche.

Résultats

En raison de la part élevée du revenu consacrée à l’énergie (>2M), 18 % des répondants étaient en situation de précarité énergétique (figure 1). Par ailleurs, 16%, 13% et 15% des personnes interrogées se sont déclarées insatisfaites, respectivement, de l’efficacité énergétique de leur logement et de leur capacité à maintenir une température confortable en hiver et en été.

Figure 1. Proportion pondérée des ménages canadiens confrontés à la précarité énergétique, selon différents indicateurs Source : Figure adaptée du tableau 1 de Riva et coll., 2023
Figure 1. Proportion pondérée des ménages canadiens confrontés à la précarité énergétique, selon différents indicateurs
Source : Figure adaptée du tableau 1 de Riva et coll., 2023

Les associations entre les différents indicateurs de précarité énergétique et l’autoévaluation de la santé général et mental sont présentées dans la figure 2. Par souci de concision, nous ne présentons que certains indicateurs de précarité énergétique : la part élevée du revenu consacré à l’énergie (>2M) et la satisfaction envers la capacité à maintenir une température confortable en hiver et en été. Les résultats sont présentés à l’aide de rapports de cotes et d’intervalles de confiance à 95 % (voir la note b de la figure 2 pour une explication de leur interprétation).

Les modèles ajustés mettent en évidence une association significative entre tous les indicateurs de précarité énergétique et l’état de santé général et mental autoévalué. Les personnes en situation de précarité énergétique sont près de 50 % plus susceptibles de juger leur état de santé général comme mauvais et 20 % plus susceptibles de se déclarer en mauvaise santé mentale. L’insatisfaction à l’égard du confort thermique augmente de manière significative la probabilité d’une mauvaise santé générale et mentale, en particulier pendant les mois d’été. Plus précisément, la probabilité de se déclarer en mauvaise santé générale et mentale est environ 40 % plus élevée chez les personnes étant insatisfaites de leur capacité à maintenir une température confortable en hiver. La probabilité de qualifier sa santé générale et mentale comme passable ou mauvaise est, respectivement, 44 % et 60 % plus élevée chez les personnes insatisfaites de leur capacité à maintenir une température confortable en été.

Figure 2. Résultats des modèles de régression logistique pondérés et ajustésa rapportant les associations entre différents indicateurs de précarité énergétique et l’état de santé général et mental autoévalué, Enquête canadienne sur le logement de 2018b, c
Figure 2. Résultats des modèles de régression logistique pondérés et ajustésa rapportant les associations entre différents indicateurs de précarité énergétique et l’état de santé général et mental autoévalué, Enquête canadienne sur le logement de 2018b, c

a Modèles de régression logistique distincts pour chaque mesure de la précarité énergétique et de l’état de santé. Les modèles sont ajustés en fonction de l’âge, du sexe, de l’éducation, des difficultés économiques, de la composition du ménage, des réparations nécessaires dans le logement, du mode d’occupation, de la localisation urbaine ou rurale et de la province.
b Les résultats des modèles de régression logistique sont présentés à l’aide de rapports de cotes et de leurs intervalles de confiance à 95 %. Un rapport de cotes supérieur à 1 indique qu’il y a une plus grande probabilité que la précarité énergétique soit associée à l’état de santé (en tenant compte des autres variables). Le niveau de signification statistique est fixé à p<0,05. Si l’intervalle de confiance ne dépasse pas la valeur de 1, l’effet est considéré comme statistiquement significatif.
c Figure adaptée du tableau 3 dans Riva et coll., 2023.

Les résultats montrent que la précarité énergétique est un facteur de risque pour la santé des Canadiens et des Canadiennes, indépendamment des difficultés financières et du mauvais état du logement, deux importants déterminants sociaux de la santé qui influencent également la vulnérabilité d’un ménage à la précarité énergétique. Ces résultats confirment ceux d’études internationales démontrant une association négative entre la précarité énergétique et la santé générale et mentale autoévaluée (Bosch et coll., 2019; Lacroix et Chaton, 2015; Mohan, 2022; Oliveras et coll., 2020; Oliveras et coll., 2021; Kahouli, 2020; Thomson et coll., 2017b). Les résultats révèlent en outre que l’association entre une moins bonne santé et l’insatisfaction envers la capacité à maintenir une température confortable en été est plus forte que l’association entre une santé médiocre et l’insatisfaction vécue en hiver. Ce constat souligne l’importance de prendre en compte les implications sanitaires de la précarité énergétique par rapport aux besoins de climatisation et est particulièrement pertinent pour le Canada, où le nombre de vagues de chaleur devrait augmenter en raison des changements climatiques (GIEC, 2021).

L’expérience de la précarité énergétique est une source de stress. Elle suscite des inquiétudes quant aux finances du ménage, à la capacité à maintenir une température adéquate, à la crainte de s’endetter et à la stigmatisation associée au fait de vivre dans un logement froid (Liddell et Guiney, 2015; Middlemiss et Gillard, 2015). Des recherches internationales indiquent que les personnes vivant dans des logements froids, humides et inefficaces sur le plan énergétique peuvent avoir honte d’accueillir des gens sous leur toit, un facteur qui peut conduire à l’exclusion sociale et diminuer le bien-être (Longhurst et Hargreaves, 2019; Middlemiss et Gillard, 2015). Pour faire face à la précarité énergétique, les ménages réduisent parfois leur consommation d’énergie, s’exposant ainsi à des conditions thermiques défavorables (Chard et Walker, 2016; Longhurst et Hargreaves, 2019; O’Sullivan et coll., 2017). Dans certains cas, il arrive que les ménages donnent la priorité au paiement des factures d’énergie plutôt qu’à d’autres dépenses telles que la nourriture (Bhattacharya et coll., 2003; Harrington et coll., 2005). D’autres recherches qualitatives sont nécessaires pour mieux comprendre l’expérience de la précarité énergétique et les effets complexes qu’elle exerce sur la vie quotidienne, la santé et le bien-être.

Pour prévenir et réduire la précarité énergétique et accroître la sécurité énergétique des ménages partout au Canada, les programmes et les politiques doivent veiller à ce que le prix de l’énergie reste abordable et accélérer les rénovations énergétiques dans le secteur résidentiel. Étant donné la relation étroite entre la précarité énergétique et la vulnérabilité climatique, la lutte contre la précarité énergétique est un élément fondamental de la résilience climatique. 

En effet, il est démontré que les interventions visant à réduire la précarité énergétique et à renforcer la sécurité énergétique en améliorant l’efficacité énergétique des bâtiments résidentiels ont des effets positifs sur la santé et le bien-être de divers groupes de population (Ballesteros-Arjona et coll., 2022; Thomson et coll., 2013; Willand et coll., 2020; Willand et coll., 2015). Par exemple, la rénovation des bâtiments résidentiels permet non seulement de réduire les émissions de gaz à effet de serre, mais génère également des avantages sociaux et économiques qui peuvent améliorer la santé en atténuant la précarité énergétique (Hoicka et Das, 2021; Pojar et Karásek, 2019; Sharpe et coll., 2019). Les programmes et les subventions destinés à la rénovation des logements et à la construction d’habitations à haut rendement énergétique devraient toutefois être évalués en fonction de leurs impacts sur la santé et l’équité, car ils profitent souvent en premier lieu aux propriétaires qui ont les moyens d’améliorer leurs résidences.

Conclusion

La précarité énergétique est un facteur qui mérite davantage d’attention, car elle influe sur la santé de la population canadienne. Alors que le pays s’oriente vers des énergies propres et une économie sobre en carbone, il devient impératif de veiller à ce que l’énergie reste abordable, en particulier pour les personnes en situation de vulnérabilité. Les politiques conçues pour favoriser la transition énergétique, telles que celles ciblant le secteur du logement, risquent d’exacerber par inadvertance les disparités sociales et sanitaires si les avantages ne sont pas répartis équitablement au sein de la population. Il est donc essentiel de mettre en place des programmes qui s’adressent aux segments de la population qui en tireraient le plus d’avantages, notamment les personnes à faible revenu, les personnes âgées et les locataires.

Compte tenu du nombre important de ménages canadiens confrontés à la précarité énergétique et de ses répercussions avérées sur la santé publique, la résolution de ce problème devrait faire partie intégrante des discussions relatives à une transition énergétique équitable et à la résilience climatique. En outre, alors que le Canada se prépare à affronter des phénomènes météorologiques extrêmes de plus en plus longs et intenses, tels que des vagues de chaleur, des tempêtes et des inondations (GIEC, 2021), les autorités de santé publique à travers le pays devraient intégrer la précarité énergétique dans leurs programmes de surveillance et de contrôle des changements climatiques. Ces événements extrêmes ont le potentiel de compromettre l’accès des ménages aux services énergétiques nécessaires. Il est donc urgent de disposer de données exhaustives sur la précarité énergétique et ses effets sur la santé afin d’orienter les mesures d’adaptation et d’atténuation en cours ainsi que les interventions d’urgence pour assurer la santé de la population.

 

Remerciements  

Les informations présentées dans ce résumé ont été adaptées de l’article de Riva, M., Kingunza Makasi, S., O’Sullivan, K. C., Das, R. R., Dufresne, P., Kaiser, D. et Breau, S. (2023). Energy poverty: An overlooked determinant of health and climate resilience in Canada, Revue canadienne de santé publique, 114, 422-431. Les analyses présentées dans l’article original (et reproduites en partie dans le présent résumé) ont été effectuées au Centre de données de recherche McGill-Concordia, une branche du Centre interuniversitaire québécois de statistiques sociales (CIQSS), qui fait partie du Réseau canadien des centres de données de recherche (RCCDR). Les services et activités offerts par le CIQSS sont rendus possibles grâce au soutien financier ou en nature du Conseil de recherches en sciences humaines, des Instituts de recherche en santé du Canada, de la Fondation canadienne pour l’innovation, de Statistique Canada, du Fonds de recherche du Québec – Société et culture, du Fonds de recherche du Québec – Santé, ainsi que des universités québécoises. Les opinions exprimées dans l’article original et dans ce résumé sont celles des auteur·e·s et ne reflètent pas nécessairement celles du RCCDR ou de ses partenaires.

Pour citer cet article

Riva, M. (2024). Précarité énergétique : un déterminant négligé de la santé et de la résilience climatique au Canada. Dans Répertoire de recherche Villes, climat et inégalités. VRM – Villes Régions Monde.  https://www.vrm.ca/precarite-energetique-un-determinant-neglige-de-la-sante-et-de-la-resilience-climatique-au-canada